Au cœur de l’Alaska

Au cœur de l’Alaska

Après un passage mémorable et « donaldtrumpesque » de la frontière Yukon/Alaska, nous passons notre première nuit dans Jonathan à Chicken. Je l’admets, hors contexte, cette phrase peut sembler obscure. Jonathan, c’est mon fidèle minivan aménagé pour deux personnes. Chicken, c’est un minuscule bled paumé en Alaska, au bout de la Top of the World Highway, ce merveilleux ruban de terre et de gravillons qui serpente sur les crêtes et qui relie le Yukon au 49e état des États-Unis. Voilà pour les présentations.

Après une nuit de plein jour (à cette époque-ci et à ces latitudes-là, le soleil ne se couche jamais), nous quittons Chicken, direction Tok. Oui, Tok. Je tiens à dire que je ne suis en rien responsable de la toponymie de la région.  À peine sorti du village, on se retrouve sur la Taylor Highway et… dans des travaux. C’est dingue : depuis Montréal, je n’ai cessé de croiser sur mon parcours des plots orange et des pelleteuses… Être passé côté États-Unis n’y change rien. Chaque année, l’hiver, le froid et le gel doivent vraiment déglinguer les chaussées et les revêtements… Comme d’habitude, cette route a beaucoup de nids-de-poule cachés ; le bitume est sournois et irrégulier et on peut très facilement taper la voiture par en-dessous si on roule trop vite.

Tok est un passage obligé quand on vient du Yukon. Le village est situé au carrefour de trois routes principales : la Taylor Highway (route 5), la Glenn Highway (route 1) et l’Alaska Highway (route 2). C’est petit, mais on y  trouve de tout : des magasins d’alimentation, une ou deux stations-essence, un garage et surtout un magnifique Visitor Center qui vaut vraiment le coup d’œil. Et quand on arrive à Tok en voiture depuis le Yukon, on est sûr d’y repasser sur la route du retour, à moins de prendre le bateau.

Certes, l’Alaska semble immense (deux fois et demi la France), mais en réalité, il n’y a que le « quart sud-est » que l’on peut facilement découvrir quand on est simple touriste. Le reste du territoire est beaucoup plus difficile d’accès : les routes sont rares, défoncées ou carrément inexistantes, et il faut prendre des petits avions (ou des tour-operators hors de prix) pour s’aventurer plus loin et relier les régions isolées. Mais bon, ce quart sud-est a déjà beaucoup à offrir, notamment le Denali (connu aussi sous le nom du Mont Mac Kinley), le plus haut sommet d’Amérique du Nord.

A Tok, nous empruntons la 2 Nord, direction Fairbanks. Une adresse à retenir si vous cherchez en route un coin où dormir pour la nuit : le RV Park « Lazy Moose » à Salcha, situé au bord d’une rivière. À 20 $ l’emplacement avec douches chaudes, cela fait très bien l’affaire.

Le lendemain, nous entrons dans Fairbanks. Fairbanks ! Ce nom me fait rêver depuis tellement longtemps… Fairbanks, Alaska… Imaginez alors ma profonde déception en arrivant dans cette ville moche et sans âme… Le temps n’arrange rien. Il pleut à verse. Quelle désillusion… Dans les toilettes d’un garage automobile un peu crade, un magazine est là si on veut un peu de lecture. Il s’agit du magazine « Guns and Ammos » – « Pistolets et munitions » – dont la couverture parle d’elle-même. J’ai de la chance : dans ce numéro, je saurai tout sur la dernière MSR 15 Patrol de chez Savage : bienvenue aux States. Bref, on passe l’après-midi pluvieuse à tuer le temps dans un magasin d’outdoor.

On finit par reprendre la route car il n’y a finalement que ça à faire. Direction le Denali National Park. Trois heures plus tard, nous sommes arrêtés à Healy à un feu rouge de travaux (!) et je vois que la route qui part à droite s’appelle « Stampede Road ».  Cela m’évoque vaguement quelque chose de lointain… Je me souviendrai plus tard que c’est au bout de cette route que démarre le « Stampede Trail », cette piste qu’a empruntée Chris McCandless, l’anti-héros rendu célèbre par le livre « Into the Wild » adapté au cinéma. Je reviendrai en long sur ce Magic Bus dans un prochain article.

Le parc national du Denali : la splendeur du Vrai

Dans ce bled, à part un camping et un RV Park blindé, il n’est pas évident de trouver un endroit où poser notre minivan pour la nuit. On opte pour la toute petite Chambre de Commerce de Healy ; pas vraiment discret mais il y a une table de pique-nique. Quant aux douches, on peut en trouver derrière « USA Gasoline », sur la George Parks Highway ; il faut acheter des tokens au comptoir de la station-essence et avoir vraiment envie de se laver.

Le lendemain, c’est le grand jour : on se rend au Denali National Park qui figurait sur ma liste des spots incontournables à voir pendant mon PVT. Le parc national du Denali est immense : de la même taille que toute la Gaspésie (au Québec), il est incroyablement préservé, démesuré, vaste et sauvage. Pour le visiter, les touristes peuvent prendre leur voiture sur les 25 premiers kilomètres de l’unique route du parc, longue de 143 kilomètres. Après cela, seuls les bus du parc sont autorisés à s’aventurer plus loin. Afin de profiter de ce système de navettes, mieux vaut réserver son ticket à l’avance pendant la haute saison ! Le prix varie selon jusqu’où on veut aller.

Luc et moi trouvons des billets le jour même pour un trajet jusqu’au Eielson Visitor Center, situé au kilomètre 106 du parc : 35 dollars chacun pour huit heures de route aller-retour, on ne sait pas si c’est cher ou non. Qu’importe : ce qu’on a vu n’a pas de prix. Les paysages sont sublimissimes : la route, sinueuse et parfois (très) étroite, surplombe une large et somptueuse vallée tout en longeant les montagnes de l’Alaska Range. C’est si grand et majestueux qu’on a du mal à appréhender les distances, à saisir l’échelle de ce que l’on voit. Caribous, aigles et grizzlis sont également de la partie.

Certes, avec ce système de navettes, on se retrouverait presque en voyage organisé, avec les arrêts inévitables, les autres touristes, leurs enfants bruyants et les « Pause photo ! Rendez-vous au bus dans dix minutes ! » On regrette parfois de n’être pas maître de son temps, mais c’est le prix à payer pour préserver l’endroit et profiter du décor inoubliable. Et en huit heures de bus, on a le temps de voir du paysage ! Une image valant mille mots, je préfère publier une série de photos plutôt que décrire vainement cette ineffable immensité…

Quand on vient dans ce parc, il paraît qu’on a une chance sur trois d’apercevoir le Denali (connu aussi sous le nom MacKinley), le plus haut sommet d’Amérique du Nord, fort de ses 6190 mètres : bien moins haut que l’Everest, mais bien plus difficile à vaincre ! Alors, en arrivant au bout de notre itinéraire, au Eielson Visitor Center, après quatre heures de route, on est un peu déçu de le savoir dans les nuages.

Quand le Denali se dévoile…

Le retour en bus jusqu’à l’entrée du parc est paisible… Un caribou trotte tranquillement devant nous sur la route, nullement effrayé par l’engin motorisé qui roule au pas derrière lui. Pas de coup de klaxon ni d’accélérateur, pas de tentative de dépassement : ici, on respecte le rythme de la nature et de ses habitants. Après tout, nous sommes chez eux.

Nous retournons à la Chambre de commerce pour y passer la nuit. On préfère revenir sur nos pas 18 kilomètres en arrière, plutôt que dormir dans les environs du parc qui ressemblent à une station de ski alpine en pleine saison. Après une nuit fraîche et mouvementée, on émerge tard. Histoire de ne pas perdre de temps pour notre dernière journée au Denali, on file illico au parc, sans petit-déjeuner.

Bon sang, qu’on a bien fait !…

On roule sur la route du parc et, tout à coup, le voilà qui surgit : « Le Denali ! », m’écrie-je en le pointant du doigt. Nous sommes exactement au mile 9, réputé pour offrir la plus belle vue sur cette montagne par temps clair. On s’arrête sur une petite aire d’observation où deux voitures sont déjà garées. Effectivement, on voit bien le Denali. Mais j’ai quand même un petit doute et vais demander à un photographe posté sur le parking s’il s’agit bien de lui. Il me dit que oui et que ça fait trois jours qu’il attend ce moment. Incroyable. Silence religieux sur le parking. Cet imposant géant de neige et de glace s’élance haut dans le ciel, comme un intrus dans ce paysage de moyenne montagne. Le mont Denali a donc choisi de lever son voile nuageux au mile 9 où nous sommes, au moment où nous y sommes…

Pour fêter ça, on fait une randonnée au « Mountain Vista Trail » qui offre une vue merveilleuse sur les montagnes et la vallée, le long de la Savage River. Non loin, sur l’autre rive, un caribou au galop traverse la rivière et file droit sur nous… Petite goutte de sueur mais notre ami choisit de bifurquer au dernier moment. Puis une autre randonnée facile, le « Savage River Trailhead », nous fait longer la rivière sur un chemin étroit de 1,5 km. Un pont de bois au bout permet de revenir via l’autre rive. D’autres randos faciles, et non moins belles, partent derrière le Visitor Center à travers la forêt. Muni d’un backcountry permit, on peut aussi aller camper dans le wilderness, hors des sentiers battus.

Nous quittons le parc et prenons la direction du sud, vers Cantwell.

L’incomparable Denali Highway

Là, on choisit de faire un petit détour en empruntant un bout de la Denali Highway, une route non goudronnée de 220 km qui file vers l’est jusqu’à Paxson en coupant à travers les montagnes. On sait qu’il nous faudra tôt ou tard faire demi-tour car ce n’est pas notre direction. Mais le paysage est époustouflant et dépasse absolument TOUT ce qu’on avait pu voir jusqu’alors : on est cerné de montagnes de part et d’autre, des petites rivières serpentent dans la large vallée, des lacs aux eaux profondément bleues ponctuent ça et là le décor et des massifs de grandes fleurs roses défilent au bord de la route. On n’arrive pas à s’arrêter pour faire demi-tour… Sur 220 km, aucune station-essence ni restaurants, rien… Il n’y a rien… Donc il y a tout… S’il ne devait y avoir qu’une seule route à emprunter en Alaska, il s’agirait de celle-ci sans aucune hésitation.

Nous rebroussons chemin à regrets et reprenons notre route vers le sud, jusqu’à Trapper Creek où, fin de journée oblige, nous nous arrêtons au « Trapper Creek RV Park ». Je pense très sincèrement qu’on aurait reçu un bien meilleur accueil dans la tanière d’une femelle grizzli. Les douches et les W.C. sont fermés entre 19h et 10h (!), les douches ne sont pas incluses et coûtent 4 $ pour de l’eau gelée. « La faute aux machines à laver qui tournent », bougonne la gérante en maugréant. Bref, « Trapper Creek RV Park » : à éviter absolument.

Heureusement qu’entre-temps, sur la route, nous nous sommes arrêtés à une petite aire censée offrir une vue sur le Denali par temps dégagé… Encore une fois, la chance nous a souri. Merci, monsieur Mac Kinley…

 

 

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